Statines et cancer, un lien de plus en plus fort

  • Nathalie Barrès
  • Actualités Médicales
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Plus de 40 ans se sont écoulés depuis la mise sur le marché de la lovastatine, le premier composé inhibant la synthèse du cholestérol. La famille des statines s'est ensuite agrandie avec l'arrivée de nouvelles molécules, et constitue aujourd'hui un groupe de médicaments utilisé avec succès pour diminuer le taux de cholestérol.

Bien que ces traitements soient approuvés pour un usage cardiovasculaire, de nombreuses études suggèrent que les statines pourraient également être utilisées pour d'autres pathologies, notamment le cancer.

 

La faute (ou le mérite) du cholestérol

La cible des statines est la synthèse du cholestérol, une molécule identifiée pour la première fois dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dont on sait maintenant qu'elle remplit un très grand nombre de fonctions dans l'organisme. En plus de faire partie des membranes cellulaires, où elle contribue à maintenir des propriétés essentielles telles que la perméabilité et la fluidité, cette molécule est également impliquée dans de nombreuses fonctions biologiques indispensables à la croissance et à la prolifération cellulaires. Son métabolisme est également lié à la production d'acides biliaires et à la biosynthèse d'hormones stéroïdes.

C'est précisément le métabolisme du cholestérol et en particulier ses altérations/reprogrammations qui sont au centre des recherches liant le cholestérol à d'autres pathologies que celles qui touchent la sphère cardiovasculaires, notamment la maladie d'Alzheimer, le diabète et de nombreux types de cancer.

Comme le décrit en détail une revue récemment publiée dans Frontiers in Oncology, les cellules cancéreuses "dépendent du cholestérol pour satisfaire leur besoin important de nutriments et pour soutenir leur croissance incontrôlée". "Ces cellules reprogramment donc le métabolisme du cholestérol soit en augmentant son absorption et sa synthèse de novo, soit en modifiant son efflux. De plus, elles peuvent accumuler le cholestérol de manière très efficace et modifier profondément l'activité de régulation de l'homéostasie du cholestérol", expliquent les auteurs de la revue, suggérant que, grâce à ces observations, les altérations du métabolisme du cholestérol pourraient représenter une cible pharmacologique intéressante pour de nouvelles thérapies anti-tumorales.

 

De la cardio à l'onco : le chemin n’est pas encore si évident

« Le repositionnement des médicaments hypocholestérolémiants pourrait constituer une approche thérapeutique efficace, ciblant sélectivement les cellules cancéreuses et pouvant même renforcer les effets de la chimiothérapie", peut-on lire dans la revue Frontiers in Oncology. Les auteurs soulignent cependant que si les prémisses théoriques sont plus que prometteuses, l'utilisation de médicaments anti-cholestérol en oncologie n'est pas encore une réalité. Il faut avant tout mieux comprendre le lien entre le cholestérol et le cancer, ce qui mobilise actuellement de nombreux chercheurs du monde entier.

Pour ne citer que quelques-unes des découvertes les plus récentes, une étude publiée en août 2021 dans Nature Communications a identifié un mécanisme favorisant la survie des cellules cancéreuses qui implique le cholestérol. Plus précisément, en analysant des cellules de cancer du sein et des modèles de souris, les chercheurs ont découvert que des taux élevés de cholestérol aident les cellules à surmonter le stress associé aux processus de métastase, en les rendant plus résistantes à un type de mort cellulaire programmée appelé ferroptose. Comme le soulignent les auteurs, ces mécanismes semblent également présents dans d'autres types de cancer et nous aident à comprendre pourquoi la réduction du taux de cholestérol (par des médicaments ou des modifications du mode de vie) est une stratégie efficace pour une meilleure santé, et pas seulement d'un point de vue cardiovasculaire.

 

Les statines contre le cancer ?

Lorsqu'il s'agit de médicaments pour réduire le taux de cholestérol, il est presque évident que la première pensée se tourne vers les statines. Mais sommes-nous prêts à utiliser les statines dans la prévention ou le traitement du cancer ? La réponse à ce jour est non. Pour autant, des études ont montré des résultats prometteurs suggérant, par exemple, que les personnes prenant des statines sont moins susceptibles d'être diagnostiquées d'un cancer de la prostate, ou vivent plus longtemps après avoir été diagnostiquées de certains types de cancer (notamment du sein, colorectal, du rein et du poumon).

"De nombreuses études observationnelles suggèrent une réduction de la survenue de cancers ou une amélioration de l'évolution de la maladie chez les sujets prenant des statines", confirment les auteurs d'un récent article publié dans le World Journal of Clinical Oncology dans lequel ils tentent de faire le point sur ce sujet aux multiples facettes. "Les différences observées en termes d'efficacité entre les statines sont liées à leurs propriétés physico-chimiques distinctes et à la durée du traitement", expliquent-ils, rappelant, par exemple, que dans de nombreux cas, les statines lipophiles obtiennent de meilleurs résultats car elles sont capables de traverser plus facilement la membrane cellulaire et de pénétrer dans les cellules tumorales. En outre, d'autres chercheurs soulignent qu'il est difficile d'évaluer l'impact réel des statines sur la prévention et l’évolution des cancers tant que les mécanismes moléculaires sous-jacents ne sont pas mieux compris. Les bénéfices pourraient par exemple être liés au fait que les personnes qui prennent des statines peuvent avoir un mode de vie plus sain que celles qui n'en prennent pas.

 

Soutenir les thérapies existantes

L'idée de repositionner les statines en oncologie repose donc sur des bases assez solides, comme le confirme la revue sur le sujet publiée en juillet 2021 dans le Journal of Experimental and Clinical Cancer Research, qui décrit les résultats de nombreuses études - d'observation ou d'intervention - sur la relation entre les statines et la prévention/l’évolution du cancer, et évoque également de différents aspects de cette relation.

L'une des stratégies évoquées serait d’utiliser les statines en complément d'une chimiothérapie ou d'autres traitements anticancéreux. "Les statines présentent des avantages uniques en ce sens qu'il s'agit de médicaments sûrs, bien tolérés et peu coûteux, ce qui suggère que leur repositionnement pourrait faire de ces molécules, des traitements adjuvants rentables et peu toxiques pour les patients atteints de cancer", écrivent les auteurs. "'À l'ère de la médecine de précision, une étude plus approfondie des stratégies possibles d'association de médicaments reste un domaine de recherche important", ajoutent-ils.

En fait, les résultats des études précliniques sont prometteurs et suggèrent une synergie entre les statines et certains traitements courants en oncologie. Par exemple, le traitement par la simvastatine et les inhibiteurs de MEK augmente l'apoptose des tumeurs pancréatiques dans des modèles de souris, tandis que l'association d'acide valproïque et de simvastatine rend les cellules cancéreuses de la prostate résistantes à la castration sensibles au docétaxel et inverse la résistance au médicament dans des modèles in vitro et in vivo.

En dehors du laboratoire, les données humaines sont également de bon augure. L'utilisation de fortes doses de statines améliore l'activité clinique des inhibiteurs de PD-1, et l'association de ces deux médicaments améliore le pronostic chez les patients atteints de mésothéliome pleural avancé et de cancer du poumon non à petites cellules (CPNPC). En outre, une étude récente a montré que les statines prolongent la survie globale des patients atteints de cancer gastrique après une chirurgie et une chimiothérapie. Et ce ne sont là que quelques-uns des exemples disponibles de l'intérêt des statines dans le traitement de divers cancers. "Les statines représentent un traitement adjuvant potentiel en oncologie, mais des essais cliniques bien conçus sont maintenant nécessaires pour traduire ce potentiel en un bénéfice réel pour les patients", concluent les chercheurs.

Cet article a initialement été publié sur le site Univadis Italie, par Cristina Ferrario - Agenzia Zoe.