SDHI : risque de catastrophe sanitaire ?


  • Serge Cannasse
  • Actualités Médicales
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Dans une tribune publiée par Le Monde le 21 janvier 2020, un groupe de 450 chercheurs relance la polémique sur les pesticides SDHI (succinate deshydrogenase inhibitors – inhibiteurs de la succinate déshydrogénase) en appelant de nouveau à l’arrêt de leur utilisation en milieu ouvert afin « d’appliquer le principe de précaution figurant dans la Constitution. » Ils invoquent « de nouvelles données scientifiques récemment publiées » qui « laissent prévoir le risque additionnel chez l’homme d’une catastrophe sanitaire liée à leur usage. »

Pas seulement les champignons, mais les cellules humaines

Les données sont essentiellement issues d’une étude parue dans PLOS en novembre 2019. Elles montrent que les SDHI inhibent une ou des chaînes respiratoires mitochondriales non seulement chez les champignons (d’où leur appellation de fongicides en usage agricole), les abeilles et les vers de terre, comme cela avait été déjà mis en évidence, mais aussi des cellules humaines en culture. De plus, elle montre que les tests réglementaires de toxicité sont réalisés dans des conditions qui masquent le stress oxydatif induit par les SDHI dans ces cellules et conduisant à leur mort. Cet effet est particulièrement net dans les fibroblastes de patients atteints de maladies neurologiques liées à un déficit partiel en succinate déshydrogénase ou de pathologies neurodégénératives sensibles au stress oxydatif (par exemple, maladie d’Alzheimer familiale).

Les signataires de la tribune, dont certains sont co-auteurs de l’étude parue dans PLOS, revendiquent le soutien de dix personnalités scientifiques internationales et du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Ils estiment que leur alerte a été « validée par la commission nationale Déontologie et alertes en santé publique et environnement » (cnDAsp), en novembre 2019. Dans son avis, cette commission reconnaît ne pas être compétente pour « juger de la validité scientifique » des travaux invoqués et avoir demandé à deux experts toxicologues quelle était « la force de conviction » de ces travaux. Elle estime que la « situation est constitutive d’une alerte », tout en reconnaissant que l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) « a traité le signalement de manière réactive et approfondie. » De plus, elle « i nvite l’ensemble des acteurs concernés à engager une réflexion pouvant déboucher sur un document méthodologique détaillé comportant les conditions minimales d’ordre scientifique pouvant justifier le recours au principe de précaution. »

Car le cœur du débat est bien là. En août 2019, l’ANSES avait confirmé son avis de janvier estimant l’absence de signal d’alerte sanitaire et l’inutilité de retirer les SDHI du marché. En revanche, elle approuvait la nécessité de poursuivre et approfondir les travaux scientifiques sur le sujet. Ce à quoi les signataires de la tribune répliquent que l’agence « reste figée dans des procédures réglementaires et se contente de demander toujours plus d’études supplémentaires. »

Un conflit de logiques

Pour Stéphane Foucart, journaliste au Monde, cette polémique illustre le « hiatus grandissant entre la science réglementaire d’une part (l’ensemble des tests standardisés requis par la réglementation avant une autorisation de mise sur le marché) et la science académique de l’autre, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances produites par les scientifiques d’universités ou d’organismes de recherche publics, et publiées dans la littérature savante. » Il faut cependant signaler que ces scientifiques académiques ne sont pas forcément d’accord entre eux sur l’interprétation des recherches des uns et des autres, y compris en ce qui concerne les SDHI.

Comme l’explique Emmanuel Henry, sociologue du travail, ce hiatus est en fait la conséquence de deux logiques de connaissance. La logique scientifique peut produire des faux négatifs : les substances ne sont pas considérées comme dangereuses parce que les données manquent pour prouver qu’elles le sont, ce qui peut être très préjudiciable pour la santé publique. La logique réglementaire (celle qui construit les règlements et non celle qui les applique) peut produire des faux positifs : les substances sont considérées comme dangereuses alors qu’elles ne le sont pas, ce qui peut conduire à un excès de précaution, guère préjudiciable à la santé publique, mais souvent bien plus au fonctionnement économique. Ces deux logiques sont souvent intriquées dans les faits. D’où la pertinence de l’appel à la méthodologie de la cnDAsp, mais aussi la complexité de sa mise en œuvre.

En attendant, trois associations ont engagé une procédure pour obtenir l’interdiction de trois pesticides SDHI en usage agricole, avec la menace de saisir le tribunal administratif de Lyon si l’ANSES ne répond pas favorablement à leur demande.