Quels sont les facteurs de vulnérabilité à la radicalisation chez les adolescents ?

  • Campelo N et al.
  • Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence
  • 27 juil. 2018

  • Par Agnès Lara
  • Résumé d’articles

À retenir

Une analyse rétrospective des sujets adressés à la consultation de prévention de la radicalisation, au sein du service de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent de la Pitié-Salpêtrière, a permis d’évaluer le niveau de radicalisation de 34 jeunes et d’analyser leurs facteurs de vulnérabilité. Elle montre que, si tous les sujets adressés ne sont pas radicalisés, une majorité d’entre eux sont vulnérables à une radicalisation ou déjà radicalisés. Dans de nombreux cas, il existe une instabilité des repères identitaires culturels ou religieux, liée à une transmission défaillante au sein de l’environnement familial. Le jeune âge des sujets concernés facilite également l’influence de figures extérieures au cercle familial.

Pourquoi cette étude a-t-elle été réalisée ?

Face au phénomène de radicalisation islamiste de grande ampleur que nous connaissons, le gouvernement a mobilisé les professionnels de différents domaines, de façon à mieux comprendre dans un objectif de prévention. Des consultations spécialisées dans la prévention de la radicalisation ont notamment fait leur apparition dans les services de pédopsychiatrie. Une première étude rétrospective fait état des premiers cas rencontrés au sein du service de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent de la Pitié-Salpêtrière.

Méthodologie

Cette étude observationnelle rétrospective a relevé l’ensemble des cas adressés à la consultation de prévention de la radicalisation signalés par la préfecture de police entre novembre 2015 et 2017. En plus des données socio-démographiques habituelles, le contexte familial, culturel, religieux, le statut scolaire, les troubles psychiatriques caractérisés, et le degré de radicalisation (sans rapport, vulnérabilité à la radicalisation ou radicalisation avérée) ont été analysés.

34 sujets ont été inclus dans l’étude. Ils avaient en moyenne 15,4 ans et 56% étaient des garçons. Ils présentaient des troubles du comportement ayant inquiété l’entourage. Tous ont bénéficié d’un accompagnement en consultation familiale.

Pas de lien direct entre radicalisation et origines culturelles ou religieuses

Chez près de la moitié des sujets inclus (47%), une vulnérabilité à la radicalisation a été décelée sans engagement direct au sein de mouvances radicales djihadistes. Mais une situation de radicalisation a pu être avérée chez 29% de ces jeunes par les services policiers ou judiciaires. 22% des situations ont été considérées comme étant sans rapport avec une radicalisation.

Le contexte culturel et religieux de ces jeunes était divers. Il existait une origine ou un lien culturel avec l’Islam chez la moitié d’entre eux, même si la religion ne tenait pas une place importante dans la majorité des familles concernées (59%).

Par ailleurs, la grande majorité des sujets étudiés (62%) ne relevaient pas d’une prise en charge psychiatrique (troubles du spectre de la schizophrénie ou troubles bipolaires et apparentés). Et pour ceux qui en bénéficiaient (21%), leurs revendications radicales s’amenuisaient avec l’amélioration de leur état.

L’importance des dysfonctionnements familiaux

Les résultats font apparaître l’importance des dysfonctionnements familiaux chez les jeunes engagés dans un processus de radicalisation : conflit, séparation, carence affective ou éducative. L’absence du père était également relevée dans un tiers des cas. Or, on sait que ces environnements familiaux instables favorisent la survenue d’un sentiment d’insécurité et d’incertitude identitaire à l’adolescence, rendant les jeunes plus vulnérables à une figure de guide et à une idéologie extérieures au cercle familial. L’étude montre effectivement que l’idéologie extrémiste des jeunes radicalisés était généralement associée à une figure extérieure au cercle familial, le plus souvent par le biais d’Internet.

Un autre dénominateur commun semblait être l’existence d’une emprise entre le jeune et sa famille, de laquelle le premier cherche à se soustraire de façon inconsciente. Or à cet âge, une désaffiliation provisoire aux valeurs de la famille doit intervenir pour que le jeune puisse ensuite y revenir selon ses propres modalités. Ce mécanisme passe par l’intermédiaire d’une affiliation provisoire à un groupe de pairs. Cependant, en cas d’emprise familiale trop importante, la difficulté de désaffiliation est parfois telle qu’elle nécessite une rupture radicale.

Limitations

Biais de recrutement inévitable du fait de l’adressage des sujets à la consultation de pédopsychiatrie (sujets de moins de 18 ans, psychologiquement plus fragiles et confrontés à de plus grandes difficultés familiales). Le fait que le sujet ait été adressé, le plus souvent sans avoir eu connaissance des raisons de sa venue, a pu entraîner des difficultés de recueil des données.

Enfin, le caractère rétrospectif de l’étude et l’absence de groupe contrôle limitent la fiabilité et la généralisation des données.