Pour une stratégie européenne de la recherche et production des vaccins


  • Serge Cannasse
  • Actualités socio-professionnelles
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L’Union européenne a fait le choix d’une politique vaccinale commune contre le SARS-CoV-2. Elle est l’objet de nombreuses critiques mais, fait remarquer Anne Bucher, Directrice générale de la santé à la Commission européenne jusqu’en octobre 2020, les décisions politiques ont été prises dans un contexte d’incertitudes (durée de la protection, efficacité sur la transmission, nécessité de plusieurs vaccins, performances et sécurité de ces vaccins) et d’exigence de solidarité (entre pays et à l’égard des populations vulnérables). Les engagements signés avec 6 laboratoires devraient permettre de « couvrir les besoins immédiats de l’Union », même si « les retards au démarrage » existent dans la plupart des pays. Anne Bucher souligne cependant que dans le monde, « 51% des vaccins bénéficiant de livraisons prioritaires sont destinés aux populations des pays à haut revenu, qui ne représentent que 14% de la population mondiale. »

Enfin, si la production des vaccins est le fait d’un « réseau de partenariats privés », le rôle des pouvoirs publics est néanmoins fondamental. C’est ce point que l’auteure invite à examiner avec attention.

1) La recherche

Les États-Unis se sont dotés depuis 2006 d’un organisme fédéral de financement de la recherche biomédicale, le BARDA ( Biomedical Advanced Research and Development Authority ). Son confortable budget a été augmenté dès février 2020 de dix milliards de dollars par l’initiative Warp Speed pour financer la recherche vaccinale de plusieurs laboratoires privés, sans obligation de résultat. À comparer avec les 3,2 milliards de dollars (2,7 milliards d’euros) avancés par l’Union européenne pour l’ensemble des contrats de préachats des vaccins, incluant donc la recherche (un milliard d’euros) et leur production.

2) La structuration de la demande

Les contrats de préachat permettent d’anticiper la demande et de partager les risques des investissements (il n’est pas certain qu’une recherche aboutisse, sachant que beaucoup de laboratoires ont démarré leur production bien avant d’en connaître les résultats). C’est ce qu’ont fait les États-Unis et l’Europe. Reste que nombre d’informations n’ont pas été rendues publiques (clauses de confidentialité, clauses commerciales).

3) La régulation

L’Union européenne dispose d’une procédure d’autorisation de mise sur le marché conditionnelle, destinée à accélérer la mise à disposition des vaccins. Mais elle est « plus exigeante et potentiellement plus longue » que la procédure d’urgence américaine : elle offre des garanties de sécurité et d’efficacité des vaccins et en rend leurs fabricants responsables. C’est ce qui explique pourquoi la vaccination aux Etats-Unis et au Royaume-Uni a démarré plus rapidement que dans l’Union (leurs gouvernements ont pris en charge la responsabilité de la sécurité des vaccins, alors que l’Europe a passé du temps à la négocier) et pourquoi les vaccins russes et chinois n’ont pas été préemptés d’emblée.

4) La mise en œuvre de la vaccination

La plupart des pays ont été accusés de lenteur. Les difficultés rencontrées semblent tenir aux caractéristiques des systèmes de santé. Ainsi, en France, le choix initial a privilégié la médecine de ville et les hôpitaux pour délivrer les vaccins, au détriment des centres de vaccination collective. Pour certains observateurs, il s’agit d’une erreur, heureusement rapidement corrigée par le gouvernement. Les difficultés sont notamment d’ordre administratif (nécessité d’un secrétariat pour l’enregistrement et le suivi des dossiers), organisationnel (séparation des malades et des candidats au vaccin), logistique (répartition et délivrance des doses, notamment avec des produits ayant de hautes exigences de conservation).

5) Quelles leçons pour l’Europe ?

La recherche et la production de vaccins exigent une main d’œuvre qualifiée et des réglementations publiques strictes. Elles ne se délocalisent donc pas pour des raisons de coûts. En revanche, elles réclament des investissements conséquents, ce qui explique la concentration de la production (en 2010, 90% de la production mondiale était assurée par quinze laboratoires), voire son abandon par certaines firmes.

Par ailleurs, « aucun pays, pas même les Etats-Unis, ne peut prétendre à un contrôle purement national de la chaîne de production des vaccins en période de pandémie. » Cela étant, le dispositif américain BARDA et l’opération Warp Speed ont permis d’attirer de nouveaux investissements sur le sol américain et ainsi de sécuriser leur approvisionnement. Anne Bucher rappelle qu’en 2008, « l’Union européenne hébergeait 60% des projets de développements de vaccins et deux chercheurs sur trois spécialisés dans la recherche dans ce secteur travaillaient sur le sol européen. » C’est le désengagement des pouvoirs publics qui a renversé la situation. Aussi l’initiative HERA ( Health Emergency Response Authority ), lancée en novembre 2020 et calquée sur le BARDA, est une bonne nouvelle. Couvrant aussi les équipements de protection, les traitements et les tests, « il est à espérer qu’il intègrera également une stratégie industrielle plus offensive et que les Etats membres répliqueront des stratégies nationales similaires. »