Le caviar constitue-t-il un facteur de risque pour devenir riche ?

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L’approche de l’épidémiologie par facteur de risque a été introduite par les investigateurs de la Framingham Heart Study qui ont abordé l’idée dès 1951. La première utilisation du terme « facteur de risque » est réellement apparue en 1961 sans être définie avec précision. Pour illustrer le problème prenons l’exemple d’un ami dont nous tairons le nom, et pour lequel vous souhaitez savoir s’il est millionnaire. Vous avez bien conscience qu’il existe certains attributs, ou « facteurs de risque » considérés comme liés au fait d’être millionnaire. Vous décidez donc de mener l’enquête.

Qu’est-ce qu’un facteur de risque ?

Globalement, la recherche clinique peut être divisée en quatre grandes catégories : le diagnostic, le pronostic, les effets du traitement et l’étiologie. Dans la littérature scientifique, l’utilisation du facteur de risque associée à chacune de ces catégories montre des relations différentes entre variable dépendante et indépendante :

  • Diagnostic : un facteur de risque correspond à tout attribut personnel qui peut être utilisé pour rendre le diagnostic plus fiable. Ex. le taux de cholestérol chez les individus présentant des douleurs thoraciques.
  • Pronostic : un facteur de risque correspond à tout attribut personnel qui peut être utilisé pour faire des prédictions plus fiables sur les futurs risques de problèmes médicaux. Ex. Le taux de cholestérol sérique prédit les maladies cardiovasculaires.
  • Effets du traitement : un facteur de risque est une action qui peut augmenter ou diminuer la probabilité du résultat. Ex. la réduction du risque cardiaque par diminution du taux de cholestérol.
  • Étiologie : un facteur de risque est un phénomène, une action ou une substance qui a un rôle dans le mécanisme étiologique. Ex. Le cholestérol est impliqué dans le mécanisme de l’athérosclérose.

Comment conduire l’étude ?

  • Revenons à votre amis secret… vous décidez de savoir s’il est millionnaire (diagnostic) en explorant l’association entre le caviar et la richesse. Vous effectuez une étude de prédiction de grande envergure pour répondre à cette question et confirmer que les personnes qui mangent du caviar sont plus susceptibles d’être millionnaires. Ensuite,  vous vous tournez vers une autre personne pour prédire si cette personne deviendra millionnaire à l’avenir (pronostic).
  • Cependant, après plusieurs années, vous pensez qu’il existe plusieurs mécanismes simultanés : par exemple les personnes qui aiment le caviar ont peut-être eu la chance d’avoir des parents riches et peuvent s’attendre à avoir un héritage princier dans un proche avenir. D’autres, qui aiment le caviar et n’ont pas de parents riches, risquent de fortes déconvenues financières dans un avenir proche… La consommation de caviar dans le présent n’est donc pas un facteur pronostique fiable pour la richesse future.
  • Voyant votre ami secret vivre finalement chichement, vous décidez d’obtenir votre premier million par vos propres moyens. Après avoir analysé les mesures que vous pourriez prendre pour réaliser cet objectif (effet du traitement) vous effectuez plusieurs essais randomisés pour estimer l’effet causal de la consommation de caviar. Dans ces essais, vous recrutez un nombre important de non-millionnaires et assignez aléatoirement la moitié d’entre eux à dépenser la majorité de leurs revenus en consommation de caviar et l’autre moitié à ne pas le faire. Vous constatez alors que non seulement le caviar ne rend pas riche mais qu’il a même tendance à ruiner !
  • Après avoir passé quelques années à régler certains problèmes avec votre banque vous portez votre attention sur la compréhension du rôle du caviar sur le mécanisme de création de richesse (étiologie). Vous soupçonnez que les gens qui sont sensibles aux effets néfastes du caviar deviennent toujours accro à la délicieuse substance noire et ne deviennent donc jamais millionnaires. Il est alors possible que parmi ceux qui sont devenus millionnaires, aucun ne puisse attribuer son succès au fait d’avoir évité de consommer du caviar. Cependant, après avoir consulté de nombreux manuels sur l’inférence causale, vous constatez que cette hypothèse n’est pas vérifiable à partir des modèles statistiques actuels sans une forte présomption que vous pourriez qualifier d’irréaliste. Vous ne pouvez donc pas conclure.
  • Ainsi, vos analyses montrent que le caviar est utile pour prédire si une personne est millionnaire (diagnostic) mais pas pour prédire si une personne deviendra millionnaire à l’avenir (pronostic). Par ailleurs, vous concluez que la consommation excessive de caviar peut réduire la probabilité de devenir millionnaire (effet du traitement) mais vous ne pouvez pas répondre à la question du rôle du caviar dans les mécanismes de création de richesses (étiologie) sans vous appuyer sur des hypothèses douteuses.

Que faut-il retenir ?

  • Si un scientifique « A » affirme que le caviar est un facteur de risque, il n’est pas évident de savoir à quel type de relation il fait allusion. Si un scientifique « B » utilise une autre définition, il peut être en désaccord avec le premier et pourtant ils peuvent avoir raison tous les deux.
  • L’ambiguïté sémantique conduit à une confusion méthodologique. Les auteurs d’études observationnelles décrivent leurs méthodes et présentent un ensemble de données et de nombreuses variables pertinentes, et utilisent des modèles de prédiction intégrant des variables sélectionnées par des algorithmes automatisés. Sans surprise, ils concluent que le caviar est un facteur de risque de richesse. Mais tout comme eux, prenez soin de ne pas utiliser le mot « cause » autrement que dans un contexte clair de corrélations logiques.
  • Par ailleurs, vous remarquez que l’article contient une discussion sur des questions apparemment causales comme le mécanisme d’action. C’est étonnant. Pourquoi les auteurs mélangent-ils des concepts distincts ? Le document ne répond à aucune question car il mêle des méthodes qui visent à répondre à des interrogations distinctes.
  • L’approche analytique appropriée dépend de la définition du facteur de risque que les chercheurs choisissent. Si ce n’est pas précisé, la publication ne contient pas suffisamment d’informations pour évaluer si les conclusions sont crédibles. 
  • Les éditeurs devraient inciter les scientifiques à préciser ce qu'ils entendent évaluer : est-ce un facteur diagnostique, pronostique, étiologique ou un effet du traitement ? Ainsi, les lecteurs pourraient réellement comprendre les intentions initiales des chercheurs.