La colère d’une généraliste : « J’aimerais faire de la médecine, pas des papiers »

  • Dr Isabelle Schiepers

  • Actualités Médicales par MediQuality
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BRUXELLES 22/09 - Quelques jours à peine après une rentrée scolaire en « code jaune », la Belgique est déjà occupée à vider ses écoles. Sur base de recommandations plus ou moins validées scientiquement (en tous cas discutables), elle balaye l’article 26 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, à savoir le droit à l’éducation. Bien que la météo soit ensoleillée, ceci est une histoire de parapluies.

Je vous explique. La médecine scolaire ouvre son parapluie et invoque les règles des institutions d'accueil de la petite enfance et des autorités de santé : « Nous sommes tributaires de leurs décisions, ils nous imposent un arbre décisionnel où dès que 1 ou 2 élèves sont positifs (variables selon les écoles), masque ou pas, distanciation sociale ou pas, toute la classe doit être testée et mise en quarantaine 14 jours, quel que soit le résultat des tests. Mais surtout, contactez votre médecin traitant pour les modalités du dépistage, la prescription, la réception et la gestion du résultat, et surtout surtout n'oubliez pas le certificat médical. Sans quoi, votre enfant ne sera pas en ordre d'homologation, cf. obligation scolaire. »  

Les médecins traitants sont ainsi continuellement sollicités pour des tâches administratives où ils n'ont aucune marge de manœuvre mais où ils sont indispensables et seuls compétents pour rédiger des certicats (!). Quel honneur.

Tâches chronophages qui occupent notre planning et notre téléphone, alors que nous avons d'autres chats à fouetter, personne n'osera le nier (la médecine scolaire non plus).

Concernant ce bel arbre décisionnel, il ne tient absolument pas compte de la fameuse « bulle » au sein de la classe.Si Anthony assis au fond à droite est positif, alors Emilie (son ennemie avec qui il ne joue jamais) assise devant à gauche va devoir rester 14 jours à la maison. Et si les parents d'Emilie travaillent, elle ira peut-être chez papy et mamy (peut-être diabétiques, hypertendus ou asthmatiques) car papa et maman ont trop peur de perdre leur travail s'ils demandent un congé de circonstance.

Tant pis, c'est le principe du parapluie : on se protège et on ne voit pas ce qui se passe au-delà de ses larges bords.

Petite parenthèse : si Emilie était française, et bien elle ne devrait rester que 7 jours à la maison. Un pays fort semblable, six fois plus peuplé et dont le ministre de la Santé est également médecin, on ne peut pas totalement ignorer ses décisions. D'ailleurs notre Prof Van Laethem national avait évoqué il y a quelques semaines le raccourcissement de la quarantaine à 7 jours. Depuis, plus de nouvelles.

Mais revenons à nos petits élèves. Lorsqu'ils sont envoyés au frottis (les pauvres, les écouvillons ne sont pas adaptés à leurs petits nez en plus) : 2% reviennent positifs en Wallonie, 6% à Bruxelles. C'est logique et prévisible : 310 cas la semaine du 7 au 13 septembre, ce qui correspond à 0,036% de frottis positifs dans la population scolaire. Et frottis positif ne signifie pas nécessairement contagiosité, la PCR pouvant rester positive encore des semaines et des mois après l'infection, sans risque de contagion. Si la semaine suivante, on dépiste le double, 620 cas, on arrivera alors à 0,072% et on nous annoncera une affolante augmentation de 100% !

« Tout ça pour ça » comme dirait Charlie.

Dans le même JT de vendredi soir sur la Une, on y voit une séquence sur les PSE débordés et un médecin-directeur d'un hôpital wallon qui se désole de la saturation des laboratoires par la quantité énorme de frottis à analyser (coût journalier d'un million et demi d'euros quand même). Et si on laissait les labos travailler sur les PCR des patients qui en ont réellement besoin ?

Bien sûr, l'objectif est d'isoler les « clusters » mais à partir du moment où la logistique ne suit pas la cadence, il faut prioriser en fonction du rendement. Les enfants ont besoin d'aller à l'école (les pédiatres l'ont courageusement proclamé en juin dernier), et les

malades ont besoin du testing. Vider les écoles ne me paraît pas être un bon choix. Sans parler des dégâts collatéraux économiques, psychologiques, pédagogiques. Les généralistes voient actuellement davantage de patients souffrant de ces pathologies (angoisses, dépressions, phobies, insomnies,…), y com pris chez les plus jeunes, que de COVID,et celles-là dureront bien plus longtemps.

Toujours dans le même JT de vendredi : grosse pub pour l'appli Coronalert.

Quand le médecin traitant en aura terminé avec les 50 coups de fil envoyés par la médecine scolaire (sans compter les clubs de sports), il recevra les codes avec une multitude de chiffres et de lettres venant des positifs tracés par l'appli.

Youppie ! on s'ennuyait…

Mais revenons à nos parapluies, bien pratiques quand même pour se regarder le nombril qui n'aura jamais été autant scruté. Tant pis pour l'enfant yéménite, le migrant de Lesbos, le journaliste turc, l'opposant biélorusse,….ou simplement le patient chronique qu'on n'a plus le temps d'écouter.

Liste non exhaustive, à com pléter selon vos sensibilités.

 

A propos

Dr Isabelle Schiepers est médecin généraliste à Braine-l'Alleud .

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Article initialement publié par MediQuality.