ESMO 2022 - Que sait-on des troubles sexuels après un cancer du sein ?

  • Marine Cygler

  • Nathalie Barrès
  • Actualités Congrès
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Que savent les médecins de la santé sexuelle de leurs patients ? Pas grand chose. Que dire alors des oncologues qui prennent en charge des femmes atteintes d'un cancer du sein ? Pas beaucoup plus. Pourtant les troubles sexuels ont un impact important sur la qualité de vie de leurs patientes pendant et après le cancer. Pour déterminer l'ampleur du phénomène, la Dr Maria Alice Franzoi (oncologue, Gustave Roussy, Villejuif),dont les travaux de recherche portent sur le suivi après-cancer, a analysé les données de la cohorte CANTO portant sur la sexualité. Elle montre que les problèmes sexuels pré-existent souvent au cancer et ne s'améliorent pas, voire s'aggravent, dans les deux années qui suivent le diagnostic. Ses résultats ont été détaillés lors du congrès de  l'ESMO 2022 .

Des problèmes sexuels existant déjà au diagnostic

La Dr Maria Alice Franzoi s'est appuyée sur les données de la cohorte prospective longitudinale CANTO qui suit un grand nombre de femmes traitées pour un cancer du sein localisé. Les participantes ont répondu au questionnaire sur la qualité de vie EORTC-QLQ-BR23 au moment du diagnostic (T0), un an après le diagnostic (T1) et deux ans après le diagnostic (T2). Quatre items étaient renseignés pour mieux définir le trouble sexuel qui préoccupait les femmes : une mauvaise image corporelle, une mauvaise fonction sexuelle (activité + désir), un manque de plaisir sexuel ou encore une absence d'activité sexuelle. L'analyse a porté sur les réponses de 7.895 patientes de la cohorte CANTO à propos de l'activité sexuelle, et sur les réponses de 4.523 d'entre elles sur le plaisir sexuel. Les réponses des femmes qui n'avaient pas d'activité sexuelle n’avaient pas à répondre sur cette deuxième partie.

« 75% des patientes ont rapporté au moins une des quatre préoccupations au cours de l'étude » a indiqué la Dr Maria Alice Franzoi lors de sa présentation, qui souligne que « les problématiques sexuelles sont déjà présentes chez une proportion considérable de patientes au moment du diagnostic ». Plus d'un tiers des participants se plaignaient d'au moins une des quatre dimensions.

Que se passe-t-il un an et deux ans après le diagnostic ? 

La proportion de femmes rapportant une absence de sexualité ou une mauvaise fonction sexuelle se maintient dans le temps autour de 30%, c'est-à-dire que les troubles sexuels rapportés sont dans des proportions similaires à T0, T1 et T2. « En revanche, après le cancer, plus de patientes sont concernées par un manque de plaisir sexuel (38,7% à T1 et 38,1% à T2, vs 29,1 % à T0) ou rapportent une image corporelle dégradée (57,8% à T1 et 52,5% à T2, vs 32,1% à T0) » a détaillé l'oratrice. 

Au cours de son travail de recherche, elle a identifié trois variables associées à des troubles sexuels deux ans après le diagnostic : l'existence de cette problématique au moment du diagnostic, l'utilisation d'une hormonothérapie adjuvante et une dépression ou un stress très fort après la première année de traitement.

Prise en charge spécifique insuffisante 

« Les problèmes sexuels sont un besoin majeur non satisfait avec un impact significatif sur la qualité de vie » a rappelé la Dr Maryam Lustberg (oncologue, Yale School of Medicine, New Haven Etats-Unis), invitée à discuter les résultats lors de la présentation.

Maria Alice Franzoi a en effet observé que la plupart des participantes ayant un trouble sexuel se poursuivant deux années après le diagnostic n'ont pas été adressées à un médecin pour cette problématique. « Concernant la fonction sexuelle, c'est mieux en T2 qu'en T1 mais seulement 41% de ces femmes ont eu une consultation gynécologique et 15% ont eu une prise en charge spécifique » indique-t-elle, soulignant la nécessité d'évaluer et de prendre en charge de façon « pro-active » ces troubles au moment du diagnostic, pendant et après le traitement.

« Il faudrait maintenant déterminer quelles sont les meilleures stratégies de prise en charge » a commenté Maryam Lustberg, avant d'ajouter qu'il faudrait aussi s'intéresser à d'autres cancers que les cancers du sein et gynécologiques. Elle a cité l'étude SHAWL (Sexual Health Assessment in Women with Lung Cancer) qui a récemment montré qu'après un diagnostic de cancer du poumon, les patientes témoignaient d'une baisse du désir sexuel (31% vs 15% avant le diagnostic) et d'un inconfort/ d'une sécheresse vaginale (43% vs 13% avant le diagnostic). Toujours d'après cette étude, présentée en août à l'International Association for the Study of Lung Cancer (IASLC) World Conference on Lung Cancer 2022, différents paramètres affectent la satisfaction dans la vie sexuelle : la fatigue, la tristesse, des difficultés relationnelles avec le/la partenaire ou encore le souffle. La Dr Lustberg a conclu à partir de cet exemple sur la nécessité d'une approche multidisciplinaire chez les survivants du cancer.

Financements et liens d’intérêts

Maria Alice Franzoi a déclaré un financement de recherche de la part de Resilience Care. Maryam Lustberg a déclaré des liens avec Astrazeneca, Pfizer, Novartis, Sanofi et Lilly.

Cet article a été écrit par Marine Cygler et initialement publié sur Medscape.