e-CFP 2020 –Débat : La dépression est-elle inflammatoire ?


  • Caroline Guignot
  • Actualités Médicales
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De nombreux liens ont été décrits entre dépression et inflammation, mais l’existence d’une causalité reste sujet à controverse. Afin de faire le point, un débat a été organisé dans le cadre du e-Congrès Français de Psychiatrie 2020.

Pourquoi la dépression est inflammatoire ?

« L’inflammation favorise l’apparition de certains symptômes dépressifs et compromet l’efficacité des antidépresseurs, d’où l’intérêt d’utiliser chez ces patients déprimés et inflammatoires et avec un profil clinique probablement spécifique des stratégies anti-inflammatoires qu’il faudrait désormais définir » a résumé le professeur Bruno Aouizerate (Bordeaux). Le chercheur a décrit les liens entre dépression et inflammation à travers plusieurs études ayant par exemple démontré que la CRP est associée à un risque de survenue de symptômes dépressifs multiplié par 1,5 à 3 après plusieurs années (Wium-Andersen 2013), ou que le taux de CRP moyen est supérieur parmi les patients dépressifs que parmi une population contrôle (Mocking 2017). Par ailleurs, certaines données suggèrent que les symptômes dépressifs (Kohler Fosberg 2017) ou que la survenue d’une dépression résistante (Chamberlain 2019) sont d’autant plus sévères que les marqueurs inflammatoires sont élevés.

La CRP ne serait pas le seul marqueur inflammatoire incriminé, puisque d’autres médiateurs comme les interleukines (TNF alpha, IFN gamma, IL1 beta, …), les monocytes, ou les polynucléaires neutrophiles, ont pu être également associés. Aussi, certains travaux suggèrent deux formes inflammatoires spécifiques selon la nature des médiateurs incriminés : une forme myéloïde de l’inflammation, associée au syndrome métabolique ou à l’obésité, et une forme lymphoïde, associée aux maladies inflammatoires chroniques et maladies auto-immunes.

Enfin, des essais d’intervention suggèrent qu’une action anti-inflammatoire améliore les symptômes dépressifs en association avec les antidépresseurs, que ce soit en utilisant le célécoxib (Akhonzadeh 2009), l’infliximab (Raison 2013) ou les statines (Gougol 2015). Enfin, les traitements par eskétamine montrent un impact très rapide sur les taux d’IL-1, TNF alpha ou IL-6 (Chen 2018).

Association ne vaut pas causalité

Le Dr Wissam El Haje (Saint-Cyr-sur-Loire) s’est voulu beaucoup plus critique vis-à-vis de cette hypothèse : « Association ne fait pas causalité » a-t-il insisté. Pour le psychiatre, l’inflammation est un mécanisme complexe et générique « elle est partout et n’est pas spécifique de la dépression. Elle survient aussi dans de nombreux troubles mentaux, elle est donc transdiagnostique plus que spécifique de la dépression ». Par ailleurs, il n’existe pas une mais des dépressions. Il existe une variabilité majeure parmi la population dépressive, et l’inflammation ne concerne au mieux qu’un sous-groupe de patients. L’inflammation ou les maladies auto-immunes constitueraient ainsi plutôt des facteurs de risque de dépression. Il a été décrit une augmentation du risque de troubles mentaux à la suite d’une infection du SNC (Pedersen 2020) mais ce risque est transitoire.

L’inflammation perturbe les circuits neuronaux (connectivité diminuée) et la neurotransmission dopaminergique, conduisant à une anhédonie mais cela reste symptomatique et non syndromique, a insisté le psychiatre qui a tenu à souligner que l’augmentation de la CRP, largement utilisée dans les études, n’est que modérément augmentée dans la dépression et que cette augmentation peut aussi être secondaires à d’autres facteurs associés à la dépression (stress, hygiène de vie…). Une méta-analyse a récemment montré que la taille d’effets des anti-inflammatoires dans la dépression est très faible, y compris en association avec les antidépresseurs, tandis que beaucoup d’études conduites sur le sujet sont négatives (Kohler Forsberg 2019). Selon lui, les données sont insuffisantes pour conclure à une telle causalité. En revanche, les données seraient plus robustes pour dire que l’inflammation inhibe la réponse aux antidépresseurs.

Une maladie hétérogène parfois inflammatoire ?

Pour Bruno Aouizerate, l’argument d’une inflammation de bas grade seulement ne tient pas, car cela n’empêche pas qu’elle ait un retentissement, comme le montre les études menées sur les systèmes monoaminergique et glutamatergique. « La dépression est inflammatoire, mais je ne dis pas uniquement inflammatoire » a conclu le chercheur, son contradicteur évoquant les limites des études jusqu’à présent disponibles interdisant de confirmer selon lui le lien de causalité entre les deux. « Au mieux, on pourrait dire que l’inflammation est un des chemins menant à la dépression ».

Face à cette incertitude, il serait précieux de disposer d’un meilleur niveau de preuve, et d’études consacrées aux différentes voies de médiation inflammatoire liées à la dépression, comme cela est mené dans l’étude des pathologies inflammatoires chroniques. La fréquence de l’association entre dépression et comorbidités à composante inflammatoire invite aussi à mieux démêler les mécanismes d’interactions qui les lient.