COVID-19 : Une étude sur l’hydroxychloroquine a eu un impact médiatique grâce aux pseudo-experts ignorant les bonnes pratiques scientifiques

  • Hervé Maisonneuve, MD

  • Éditorial
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Notre soutien va d’abord aux professionnels de santé mobilisés pour cette pandémie. Ils n’ont pas de temps à consacrer à la rédaction des manuscrits. Ils soignent avec les connaissances établies. Pourtant les soumissions de manuscrits à des revues sont nombreuses.

Publier nécessite une connaissance et un respect de la méthode scientifique par tous les acteurs (chercheurs, auteurs, relecteurs, comités de rédaction). Dans le domaine du médicament, d’autres acteurs sont aussi impliqués dans la diffusion des savoirs : les directeurs médicaux des industries fabricant les médicaments, et les autorités de santé (agences de sécurité sanitaire des produits de santé).

Les principes de base du développement d’un médicament ne semblent pas être connus par tous les acteurs : faire des études comparatives, de préférence randomisées et en aveugle, avec suffisamment de malades et de durée de suivi ; une seule étude ne permet pas de conclure ; une supervision des responsables industriels concernés attentifs au respect des bonnes pratiques cliniques ; des données sources transmises aux autorités de santé qui doivent se prononcer sur la sécurité et l’efficacité des médicaments.

L’emballement médiatique provient d’une confiscation de la parole scientifique par des journalistes non scientifiques, des politiques jusqu’à un tweet présidentiel (D Trump). Ils expriment des jugements non scientifiques qui impressionnent le public. Ils contribuent à diminuer la crédibilité du public envers les chercheurs. La communauté scientifique a aussi des responsabilités, car elle est divisée.

L’étude sur les effets de l’hydroxychloroquine par l’équipe du Professeur Didier Raoult, de l’Institut Hospitalo Universitaire (IHU) de Marseille, a été largement commentée sur les réseaux sociaux, et dans les médias. Je ne me prononce pas sur l’efficacité de l’hydoxychloroquine qui a montré des effets antiviraux in vitro, mais jamais d’efficacité chez l’animal ou l’homme sur des infections virales respiratoires.

La manipulation des revues scientifiques a toujours permis de diffuser des messages validés ni par la communauté scientifique, ni par des autorités de santé. Que s’est-il passé avec l’hydroxychloroquine et le COVID-19 ?

  • International Journal of Antimicrobiol Agents est une des deux revues publiées sous l’égide de International Society of Antimicrobiol Chemotherapy ; son facteur d’impact est de 4,6 et le temps moyen entre la réception d’un manuscrit et la décision d’acceptation ou de rejet est de 3,1 semaines, ce qui est très bien ;
  • Cette revue ne fait pas partie des 18 revues de l’American Society for Microbiology (ASM) (https://journals.asm.org/). Un article de 2006, dont D Raoult était co-auteur, dans une revue de l’ASM, Infection and Immunity, avait des images dupliquées ; la soumission de manuscrits par le D Raoult a été bannie pendant un an par les revues de l’ASM (https://science.sciencemag.org/content/335/6072/1033.summary).
  • Le comité de rédaction ’International Journal of Antimicrobiol Agents’, a un rédacteur en chef, JR Rolain, qui est dans l’équipe de l’IHU de Marseille (https://www.journals.elsevier.com/international-journal-of-antimicrobial-agents/editorial-board) ; deux autres membres de cet IHU sont dans le comité de rédaction : P Colson et JC Lagier ;
  • Des revues ont une procédure spécifique quand un manuscrit soumis est signé par un membre du comité de rédaction : prise en charge par un membre du comité de rédaction non auteur, et peer-review fait indépendamment du comité de rédaction ; l’objectif est d’éviter les conflits d’intérêts ;
  • En consultant la liste des publications de l’IHU de Marseille au 12 mars 2020, il y a 9 articles signés par D Raoult depuis janvier 2020 dans la revue ’International Journal of Antimicrobiol Agents’ (https://www.mediterranee-infection.com/references/) ; tous sont cosignés avec des membres de l’IHU de Marseille, dont ceux du comité de rédaction de la revue, ainsi que d’autres auteurs ;
  • L’article controversé (Gautret P, et al. Hydroxychloroquine and azithromycin as a treatment of COVID-19 : results of an open-label non-randomized clinical trial) a probablement été accepté par complaisance par la revue, compte tenu de la présence d’auteurs de l’article dans le comité de rédaction ; cet article a été reviewé très vite (reçu le 16 mars, accepté le 17 mars 2020) ; les relecteurs n’ont pas comparé le protocole et l’article : l’essai devait durer 14 jours dans le protocole accepté par un comité d’éthique de l’Ile de France le 6 mars ; l’article a été soumis à la revue le 16 mars, soit 10 jours après le début d’un essai de 14 jours ! (https://scienceintegritydigest.com/2020/03/24/thoughts-on-the-gautret-et-al-paper-about-hydroxychloroquine-and-azithromycin-treatment-of-covid-19-infections/)
  • L’article n’a pas été publié par une revue médicale prestigieuse qui publie des essais cliniques (NEJM, JAMA, Lancet..) ;
  • Les avis de lecture des relecteurs n’ont pas été publiés ; rendre public les avis de lecture aurait pu crédibiliser cet article ; le peer-review ouvert est une pratique de nombreuses revues ;
  • L’accès aux données sources (Data availibility), sous réserve de confidentialité, est une pratique comme des revues de qualité (BMJ, revues PLOS,..) ; est-ce que les reviewers ont eu les données sources ? est-ce que les données sources ont été communiquées à des tiers qui les auraient demandées : le Pr Ph Ravaud (Collaboration Cochrane, AP-HP) les a demandé, le Pr D Costagliola qui a analysé l’article pour le conseil scientifique qui conseille l’exécutif aurait dû les avoir ? (https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/03/24/coronavirus-les-experts-face-a-la-fievre-de-la-chloroquine_6034180_1650684.html)

Des essais cliniques en cours apporteront des réponses à nos interrogations ; il faut savoir attendre, et espérer que des médicaments soient actifs. Par convenance sociale, je reconnais que le Pr D Raoult a apporté beaucoup à la science, et c’est vrai. Sa page wikipedia détaille toutes ses découvertes et récompenses, sans oublier le climat compliqué dans son unité, y compris les problèmes de harcèlement et de sexisme (https://fr.wikipedia.org/wiki/Didier_Raoult).