COVID-19 : Incertitude des chiffres, souffrance des soignants


  • Caroline Guignot
  • Actualités Médicales
L'accès à l'intégralité du contenu de ce site est reservé uniquement aux professionnels de santé disposant d'un compte. L'accès à l'intégralité du contenu de ce site est reservé uniquement aux professionnels de santé disposant d'un compte.

Chaque soir, le Gouvernement fait annonce du bilan relatif à l’épidémie de COVID-19. Pour autant, ces chiffres ne reflètent plus qu’une part -indéterminée- de la réalité : car comme le précise clairement depuis quelques jours Jérôme Salomon, le directeur général de la santé (DGS), seuls les chiffres relatifs aux nombres de tests et aux cas hospitalisés sont connus avec certitude, par exploitation des données des systèmes d’information hospitaliers. Ce sont ainsi 25.233 cas confirmés par tests PCR, 11.539 personnes hospitalisées dont 2.827 cas graves en réanimation (1/3 moins de 60 ans, 59% de 50-80 ans) qui ont été dénombrés depuis le début de l’épidémie, ainsi que 1.331 décès en milieu hospitalier (86% >70 ans) et 3.000 personnes sorties guéries de l’hôpital. D’autres données consolidées permettent de compléter cette situation comme le taux de passages quotidiens aux urgences pour suspicion de COVID - compris entre 3.500 et 4.200 ces deux derniers jours – ou le nombre quotidien d’interventions de SOS médecins (1.430 pour la seule journée du 24 mars) ainsi que 8.723 tests réalisés par les laboratoires de ville, dont 2.615 positifs depuis le 9 mars.

L’incertitude repose aujourd’hui sur le nombre total de cas et de décès de COVID-19 en ville et, plus inquiétant encore, en institution ou en Ehpad. Aucune analyse exhaustive n’existe pour l’heure, faute de méthode de recensement pré-existante. Le directeur de la DGS a indiqué la mise en place d’un dispositif de recensement opérationnel dans les tous prochains jours. Mais l’écho quotidien porté par la presse concernant la multiplication des structures touchées et recensant déjà plusieurs décès inquiètent. L’Association des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social alerte sur les craintes « d’une prochaine hécatombe » et plusieurs représentants du secteur de la gériatrie (FHF, Fehap, Synerpa, AD-PA) ont affirmé craindre que l’épidémie puisse « se traduire par plus de 100.000 décès dans l’éventualité d’une généralisation que nous n’osons imaginer » dans un courrier adressé au ministre de la santé, Olivier Véran .

Intensification du soutien du ministère de la défense

Hier, le ministère de la santé a également passé un appel à volontariat auprès de tous les professionnels de santé en activité (salarié, libéral) ou retraités, pour renforcer le système de santé dans le cadre de l’épidémie. Pour faire front, les capacités en réanimation ont aussi été portées à 8.000 lits sur le territoire et les hôpitaux et cliniques privés ont été mobilisés indique le directeur de la DGS, même si Antoine Perrin, directeur général de la FEHAP évoque un retard quant à leur sollicitation. 

La place des armées va également grandissante dans la ‘guerre’ contre l’épidémie. Dernière décision en date, le lancement de l’opération Résilience, annoncée le 25 mars par le Président de la République en lien avec le ministère de la défense. Cette opération militaire vise à soutenir les services publics et les Français dans les domaines de la santé, de la logistique et de la protection, comme le transport de masques ou la protection de sites sensibles, sur sollicitation des préfets. Un élément supplémentaire des différents dispositifs dans lesquels les armées offrent déjà un soutien aux régions les plus touchées (Grand Est et Corse pour l’heure) : accueil de cas graves en hôpital militaire de campagne , transfer des patients depuis ces régions vers d’autres moins sévèrement atteintes par TGV sanitaire , avion médicalisé Morphée , porte-hélicoptères . La mobilisation de deux nouveaux porte-hélicoptères à destination des populations d’Outre-mer (l’un vers l’île de la Réunion, le second dans la zone Antilles/Guyane) a été décidée dans le cadre de l’opération Résilience, afin de venir soutenir des territoires dans lesquels les moyens sont limités et qui recensent au total 313 cas.

Vulnérabilité des soignants

Les louanges et remerciements exprimés par les représentants du gouvernement ne suffisent pas à éteindre la colère des soignants et de leurs représentants, qui, depuis des semaines, dénoncent le manque d’impréparation et de moyens. Hier, Emmanuel Macron a annoncé la majoration des heures supplémentaires et une prime exceptionnelle aux soignants ainsi qu’ « un plan massif d’investissements et de revalorisation des carrières », après la crise...

L’urgence est autre. La multiplication des cas graves imposent aux équipes soignantes un quotidien plus qu’éprouvant. À cela s’ajoute la contamination des professionnels, plusieurs décès de soignants ayant été déplorés ces derniers jours . En l’absence de statistiques officielles sur le sujet, le Quotidien du médecin a d’ailleurs lancé sa propre initiative du côté du corps médical et évoque à ce jour 373 médecins libéraux et hospitaliers contaminés . Aussi, les besoins en écoute et en soutien des soignants se multiplient. L’ association SPS (Soins aux Professionnels en Santé), reconnue d’intérêt général, propose une aide et un accompagnement psychologique pour tous les professionnels, via sa plateforme joignable au 0 805 23 23 36 ou via une application mobile Asso SPS

Dans son dernier avis en date du 23 mars, le Conseil scientifique soulignait aussi que « la pénurie réelle ou ressentie de divers types de matériels, à commencer par les matériels de protection sanitaires indispensables dans le contexte épidémique » crée également « une anxiété croissante chez les soignants mais aussi le personnel de l’administration ». Ce qui les incitent à mettre parfois en place « des stratégies d’épargne, possiblement au détriment de la protection des soignants ou des soins aux patients », une incertitude « augmentant considérablement la charge émotionnelle pour les soignants ce qui est préjudiciable à la qualité des soins réalisés . ». En ce sens, le ministre de la santé Olivier Véran a précisé lundi soir que de nouvelles livraisons étaient attendues pour les professionnels de santé libéraux au plus tard la semaine prochaine tandis qu’une commande de 250 millions de masques était en cours, et sera suivie par d’autres commandes de plusieurs centaines de millions de masques, actuellement en cours de finalisation. Avec parallèlement une mobilisation des industries cosmétiques et chimiques pour la production de gel hydroalcoolique et des industries textiles pour la fabrication de masques dont l’efficacité est notamment testée par les armées .

Notons par ailleurs qu’Olivier Véran a indiqué que tous les cas de COVID-19 diagnostiqués parmi les soignants seront considérés comme maladie professionnelle

Mieux appuyer les décisions

Aux côtés du conseil scientifique a été installé le  CARE (Comité analyse, recherche et expertise) , présidé par Françoise Barré-Sinoussi le 24 mars dernier. Il vise à « éclairer les pouvoirs publics dans des délais très courts sur les suites à donner aux propositions d’approche innovantes scientifiques, technologiques et thérapeutiques formulées par la communauté scientifique française et étrangère », « vérifier que les conditions de déploiement et de portage sont réunies » et « solliciter la communauté scientifique pour faire des propositions sur des thématiques identifiées par le ministère des Solidarités et de la Santé ou le Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation ». Le CARE comporte 12 médecins et chercheurs , dont deux (l’infectiologue Yazdan Yazdanapanah et l’anthropologue Laetitia Atlani Duault) sont également membres du conseil scientifique. Notons que, dans la crise politique accompagnant cette crise sanitaire, le professeur Didier Raoult  ne participe plus à ce dernier, sans pour autant en avoir démissionné.

Adaptation de la délivrance en pharmacie

Suite aux premières mesures concernant le renouvellement des ordonnances de traitement chronique prises le 14 mars (lien : COVID-19 : passage au stade 3, étape probable vers davantage de restrictions), plusieurs décisions sont relatives à la  délivrance des médicaments par les pharmacies d’officine . Celles-ci peuvent notamment renouveler les médicaments stupéfiants ou relevant du régime des stupéfiants d’une ordonnance récemment expirée avec l’accord écrit du médecin, à condition que ce soit la pharmacie ayant déjà dispensé les médicaments au patient. Les médicaments hypnotiques, et anxiolytiques ainsi que les traitements substitutifs aux opiacés suivis depuis au moins 3 mois par un patient peuvent aussi faire l’objet de mesures particulières de délivrance. Les traitements chroniques habituellement dispensés en pharmacie à usage intérieur (PUI) à un patient peuvent aussi être délivrés par la pharmacie d’officine de son choix, à proximité de son domicile. C’est la PUI qui préparera le traitement et le confiera au grossiste-répartiteur pour livraison à l’officine désignée.

Dans l’attente de la fin du confinement...

La souffrance psychique liée au confinement et à la situation de crise sanitaire a motivé la mise en place d'un soutien psychologique accessible à partir du numéro vert dédié depuis le début de l’épidémie (0 800 130 000). Concernant les personnes isolées ou précaires, différentes mesures sociales ont été prises ces derniers jours (versement des aides sociales, report de la trêve hivernale…) et sont accompagnées de la mise en place d’une mission visant à étoffer " la lutte contre l'isolement des personnes âgées confinées en période épidémique ainsi que sur l'activation des registres des personnes âgées et handicapées seules à domicile " . Elle a été confiée à Jérome Guedj (ancien parlementaire spécialisé dans les questions spécifiques au grand âge) pour identifier les leviers existants (pouvoirs publics, associatifs...) ou à développer pour lutter contre l'isolement dans la crise actuelle et ses suites.

On le sait, le Conseil scientifique précisait dans son dernier avis que le confinement, « seule stratégie réellement opérationnelle, l’alternative d’une politique de dépistage à grande échelle et d’isolement des personnes détectées n’étant pas pour l’instant réalisable à l’échelle nationale » durera vraisemblablement au moins six semaines à compter de sa mise en place, malgré la difficulté à anticiper précisément l’évolution. Il y plaidait dans le même temps un renforcement des modalités de mise en œuvre, qui a été annoncé par le premier ministre Edouard Philippe le 23 mars au soir.

Le déploiement des tests, pendant le confinement et indispensable à sa future levée, se poursuit avec 9.000 tests réalisés par jour et, selon les indications du directeur de la DGS, l’acquisition d’automates permettant une augmentation progressive d’environ 10.000 tests supplémentaires par jour d’ici la fin de semaine, et 10.000 nouveaux tests supplémentaires la semaine suivante. Hier, Emmanuel Macron a évoqué le chiffre de 29.000 tests réalisables par jour. Et le développement de nouveaux tests , notamment rapides, se poursuit.

Hier, le ministère de la santé a également annoncé le  financement en urgence de 11 projets de recherche appliquée en santé pour près de 9 millions d’euros sélectionnés par des représentants du comité scientifique du consortium REACTing parmi 27 projets de recherche dédiés au COVID-19. Il devrait permettre d’accélérer la mise à disposition des solutions qui accompagneront la levée du confinement et aideront à une meilleure prise en charge des malades.