COVID-19 et questions en suspens : en sait-on plus en Chine ?

  • Aude Lecrubier
  • Dr Nathanael Goldman
  • 5 mars 2020

  • Par Yves Goulnik
  • Actualités Médicales par Medscape
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Shanghai, Chine – Lors un premier entretien, le Dr Nathanael Goldman, pédiatre d’origine belge pratiquant à Shanghai a partagé avec nous l’expérience qu’il a vécue en Chine depuis le début de l’épidémie de Covid-19 (Lire : Covid-19 en Chine : un médecin belge témoigne de la situation sur place).

Nous avons aussi profité de sa position d’observateur pour lui demander si d’un point de vue scientifique et médical on en savait plus sur COVID-19 en Chine aujourd’hui, qu’ailleurs dans le monde. Voici ses réponses.

« En préambule, il faut noter que la littérature scientifique chinoise a été très prolifique en termes de publications depuis le début de l’épidémie. Mais, il peut être utile de rappeler que les informations qui nous parviennent de Chine sont des informations officielles, c'est-à-dire qu’elles sont généralement en phase avec l’agenda gouvernemental », indique le Dr Godlman qui ajoute « Les nouvelles de l’épidémie, arrivées via des médecins sur les réseaux sociaux ont été étouffées au début et les auteurs punis. Par ailleurs, après quelques balbutiements, les informations scientifiques liées au nouveau virus ont également rapidement été reprises en main par les canaux officiels [1,2]].

Dans le monde de la science médicale, l’indépendance et l’éthique de la recherche sont connues comme étant problématiques en général [3,4]; cela s’applique aussi à la Chine qui, de plus, ne bénéficie pas d’une presse indépendante [5].

Enfin, l’intensité de la guerre livrée à ce nouveau virus à Wuhan a du générer beaucoup de données dans des conditions très difficiles, ce qui nécessite certainement un gros travail de validation ».

Les incertitudes dont il est fait part dans cet article reflètent donc à la fois la nouveauté du virus et le contrôle gouvernemental connu et assumé de l’information en Chine.

Medscape : On se pose beaucoup de questions sur la transmission asymptomatique du virus ici en Europe. En sait-on plus en Chine ?

La transmission asymptomatique du virus est supposée par pas mal d’experts, et un article en particulier rapporte le cas d’une femme de Wuhan ayant infecté sa famille alors qu’elle n’avait elle-même pas de symptômes [6]. En réalité, si l’on voit la maladie comme un rhume, nous savons tous qu’il y a des degrés dans la symptomatologie et que parfois ces symptômes sont très frustes avec un peu de fatigue et peut-être parfois un léger écoulement nasal. Pour pas mal de gens cela pourrait être assimilé à une absence de symptômes. Il semble juste de voir cela comme un continuum en termes de symptômes.

Aussi, on décrit des infections avec des virus communs dans lequel l’excrétion du virus peut persister pendant des semaines alors que l’individu semble guéri. Une lettre dans le JAMA semble montrer que cela puisse être le cas avec COVID-19[7]. Il est possible que ces cas représentent des traces de virus sans qu’il y ait nécessairement de virus actif. Je ne crois pas que l’on ait déjà conclu là-dessus.

Medscape : En tant que pédiatre, en avez-vous plus appris sur la gravité de l'infection chez les enfants, sur le fait qu'ils soient des possibles vecteurs peu symptomatiques ?

La question de la place des enfants dans l’épidémie de COVID-19 n’est pas encore résolue, à ma connaissance. On n’a pas rapporté de décès d’enfant dans la plus grande série des 72 000 cas publiée à ce jour et seulement quelques cas de très jeunes adultes [8].

On ne sait pas non plus encore si les enfants sont capables de transmettre la maladie alors qu’ils ont eux-mêmes peu de symptômes. Si je devais parier, je dirais que oui parce que l’on connaît cela dans d’autres maladies comme l’hépatite A, par exemple [9] mais aussi avec les infections respiratoires virales communes, incluant notamment les coronavirus humains traditionnels [10].

Medscape : A-t-on une idée fiable du taux de létalité de COVID-19 ?

Le taux de mortalité est actuellement inconnu, et il faut le répéter. Pour cela, il faudrait connaître, en plus du nombre de morts sur la période étudiée, le nombre de gens infectés, ce qui peut être estimé par des enquêtes sérologiques sur de grands échantillons.

Actuellement, les estimations se situent entre 0,5% et 4% en comptant les infections symptomatiques et asymptomatiques, voire plus [11]. On a vu pendant l’épidémie en Chine le chiffre extrêmement stable de 2,1% des cas. Outre cette stabilité étonnante, ce chiffre est basé sur les cas répertoriés et donc dépendant de nombreux facteurs, dont la disponibilité des tests, mais surtout l’existence très probable d’un grand nombre de cas moins symptomatiques et non répertoriés.

Cependant, Bruce Aylward de la mission en Chine pour l’OMS rapporte que le nombre de patients peu symptomatiques non recensés ne serait pas aussi haut que souvent suggéré et que les cas identifiés en Chine représentent donc probablement les chiffres réels de prévalence de l’infection[12]. Cela signifierait aussi une létalité plus importante, proche des chiffres rapportés par les autorités et publications chinoises ainsi que l’OMS. Il faut rappeler ici la situation très particulière de la Chine: le cordon sanitaire autour et dans Wuhan qui a permis de dépister un très grand nombre de gens, parmi lesquels il est possible que beaucoup n’aurait peut-être pas consulté un médecin pour des symptômes légers.

Medscape : Qu’a-t-on appris de particulier, en Chine, concernant les éventuels traitements ?

Concernant les informations qui circulent sur le traitement de COVID-19, nous avons parlé des antiviraux, notamment avec le remdesivir qui vient d’être approuvé en Chine pour le traitement de la maladie. Des études cliniques sont en cours. On a parlé aussi de la chloroquine, la vieille drogue pour traiter le paludisme, et qui semble inhiber in vitro la progression du virus - on peut noter que l’idée d’un effet antiviral de la chloroquine n’est pas neuve. Si c’est le cas, il faut encore savoir si les doses efficaces in vitro sont compatibles avec une utilisation pour le traitement de COVID-19.  Aussi, les médecins chinois semblent avoir utilisé souvent la médecine traditionnelle chinoise pour traiter COVID-19[13].

Mais, il faut des études cliniques pour répondre à ces questions. Il faut se rappeler que sans preuve d’efficacité d’un traitement, on a beaucoup de chance de faire du tort au malade. Il est rare actuellement, par ailleurs, que les effets d’un traitement soient si extraordinairement positifs qu’on puisse l’observer directement au lit du malade ou lors d’une petite étude clinique.

Beaucoup travaillent aussi sur les vaccins à travers le monde, notamment à travers le la Coalition for Epidemic Preparedness Innovations (CEPI)[14]. Anthony Fauci (directeur du National Institute of Allergy and Infectious Diseases des Etats-Unis) estime que le développement d’un vaccin prendra 12 à 18 mois [15]. Les vaccins doivent passer par les mêmes études cliniques qu’un nouveau traitement pour covid-19 et ensuite être produits industriellement suffisamment rapidement pendant l’épidémie.