COVID-19 : Comment évaluer l’évolution de la pandémie ?


  • Serge Cannasse
  • Actualités Médicales
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Des courbes plutôt que des nombres

Comment évaluer l’intensité de l’épidémie de COVID-19 et l’efficacité des stratégies pour la combattre ? Certainement pas en se laissant submerger par une « avalanche de chiffres », qu’ils portent sur le nombre de cas ou celui des décès attribuables à la maladie, expliquent André Klarsfeld, physiologiste, et Gary Mamon, astronome. En effet, « ce qui constitue le ressort de l’épidémie, ce qui en fait une machine infernale, c’est le caractère exponentiel de sa propagation. » Ce qui n’est pas intuitif, ajoutent-ils, d’où la difficulté à saisir l’ampleur de la pandémie à ses débuts. Car notre expérience quotidienne nous familiarise plutôt avec des relations linéaires de proportionnalité. 

On peut illustrer ce caractère en considérant le nombre de jours qu’il faut pour que le nombre de cas double. On trace alors des courbes logarithmiques. On s’aperçoit qu’elles sont très semblables d’un pays à l’autre. Du coup, ce qui importe n’est pas tant le nombre de cas recensés que le moment où l’épidémie a débuté : on peut ainsi prévoir son évolution naturelle et l’efficacité des mesures pour la contenir.

On cherche alors sur la courbe ce que les mathématiciens appellent son point d’inflexion, celui où l’augmentation du nombre de nouveaux cas d’un jour sur le suivant devient moins rapide, puis n’augmente plus et commence à diminuer. Ça n’est pas si simple, parce que le nombre de cas réels est supérieur à celui annoncé en l’absence d’une généralisation des tests à toute la population : dans la ville de Vo’Euganeo (Italie), dont les 3.300 habitants ont été testés, la moitié des personnes infectées n’avaient aucun symptôme. Les différences de stratégie à l’égard des tests variant d’un pays à l’autre, les comparaisons en sont rendues d’autant plus difficiles.

Compter les morts

C’est pour cela que François Robin-Champigneul, chercheur de l’INED (Institut national des études démographiques), préfère travailler sur le nombre de décès, car ils sont obligatoirement enregistrés. Cependant la proportion de la mortalité comptabilisée attribuable au COVID-19 ne peut être déterminée rigoureusement dans aucun pays. Il faut habituellement plusieurs semaines ou mois pour interpréter les données brutes. Aussi, préviennent deux chercheurs de l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), « ce n’est qu’en fin d’épidémie, après un certain délai, qu’il sera possible de quantifier la surmortalité due au COVID-19 . » Pour faire face à l’urgence, l’INED a adapté le système mis en place pour le suivi des attentats terroristes en 2015. Il est basé sur le nombre de décès par COVID-19 que chaque hôpital lui transmet tous les jours. Depuis le 7 avril, le nombre de décès en EHPAD est également disponible.

Les données sont donc parcellaires. Mais l’important est que cela ne change pas fondamentalement les formes des trajectoires de mortalité. Là aussi, leur allure est semblable d’un pays à l’autre.

Comparer six pays

C’est ce que montre en particulier l’étude de François Robin-Champigneul portant sur six pays : France, Allemagne, Italie, Espagne, Chine, Corée du sud. « Au début, l’épidémie de COVID-19 comporte de fortes similitudes entre les six pays : augmentation exponentielle du nombre de décès selon un même rythme journalier (un peu plus rapide en Espagne). L’épidémie suit ensuite des trajectoires différentes en fonction des mesures de ralentissement ou d’endiguement prises par les autorités. » En particulier, « après des mesures fortes de confinement, les courbes entament une inflexion, atteignent un plateau du nombre de décès quotidiens, sur lequel se trouvent l’Allemagne et la France au 9 avril, puis amorcent une descente (Italie, Espagne) qui en Chine s’accélère puis ralentit. Seule la Corée du sud fait exception avec très tôt une stabilisation du nombre de décès. » Ce pays a recommandé « très tôt des règles d’hygiène très strictes (distance de deux mètres entre les individus, port du masque, confinement individuel dès les premiers symptômes, etc), bien suivies par la population dès les prémices de l’épidémie, ainsi que des tests réalisés en très grand nombre et accessibles à tous. » (voir sur Univadis : Premières leçons internationales)

Où en est-on ?

  • D’après les chiffres communiqués par les autorités gouvernementales, en Chine, le développement de foyers épidémiques majeurs a été évité en dehors du Hubei, où une quarantaine stricte a été imposée. Le nombre quotidien de décès est inférieur à 20 depuis le 11 mars et à 5 depuis le 2 avril. La quasi-totalité des cas sont dorénavant importés.

  • En Corée du sud, après un début d’épidémie rapide, le nombre de décès quotidien a été vite été inférieur à 10 grâce aux mesures prises, même en l’absence de confinement national pour tout le monde. Depuis une semaine, 59% des nouveaux cas sont importés.

  • En Italie, l’épidémie est en phase décroissante : pic à 919 décès le 27 mars, puis 610 le 9 avril. À cette date, les nombres des hospitalisations et des réanimations étaient en baisse pour le 5e jour consécutif.

  • En Espagne, l’évolution est en dents de scie, mais la tendance générale reste à la baisse (avec 683 décès le 8 avril).

  • En France, le nombre de décès hospitaliers quotidiens est en baisse depuis le 9 avril (412 décès), avec en Île-de-France une diminution des patients en réanimation et une décélération de l’augmentation des hospitalisations. « L’évolution des décès quotidiens pourrait commencer à amorcer la transition entre un plateau et une descente, même s’il faut rester prudent, » explique François Robin-Champigneul. En effet, « les premières mesures de ralentissement ont été nettement moins strictes qu’en Italie et en Chine, ce qui explique que la courbe française ne soit pas meilleure que celles de ces deux pays et qu’elle puisse même potentiellement ne connaître une inflexion favorable que plus tardivement. » Cependant, note-t-il, « le système hospitalier a globalement réussi à s’adapter pour encaisser l’afflux de patients en réanimation. »

  • L’Allemagne n’a que deux jours de retard sur la France, alors que les premières estimations donnaient un délai de huit jours. Elle suit une trajectoire similaire (avec 4.297 décès le 8 avril).

À noter que le travail de François Robin-Champigneul est réactualisé très régulièrement (voir références).