COVID-19 : ce que nous savons sur la réponse immunitaire au virus

  • Vincent Richeux

  • Actualités Médicales par Medscape
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Paris, France — À l’heure du déconfinement, des incertitudes persistent au sujet du processus d’immunisation contre le virus SARS-CoV-2. La réponse immunitaire développée après l’infection est-elle suffisante pour assurer une protection sur le long terme ? Existe-t-il un risque de récidive de l’infection ? Après quel délai ?

Pour y voir plus clair, nous avons fait le point avec le Pr Jean-Daniel Lelièvre, chef du service d’immunologie clinique et maladie infectieuses de l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil. L’infectiologue rappelle que les craintes se focalisent essentiellement sur la durée de la réponse immunitaire, qui pourrait s’avérer insuffisante pour obtenir une immunité de groupe avant l’arrivée d’un vaccin.

Il évoque également le risque de développer des anticorps délétères à l’origine de lésions pulmonaires, comme cela a été observé lors de l’infection par le SARS-CoV en 2002. Un risque à prendre en compte au moment de développer une stratégie vaccinale, qu’il reste encore à définir.

Medscape : Des experts ont suggéré que l’infection pouvait ne pas être immunisante. Que sait-on aujourd’hui de cette réponse immunitaire contre le SARS-CoV-2 ?

Pr Jean-Daniel Lelièvre : Il est désormais certain que l’infection virale provoque une réponse immunitaire. Selon les dernières données, pendant les deux à trois premières semaines de l’infection, la très grande majorité des patients produisent des anticorps, qui s’avèrent capables de neutraliser le virus de manière efficace. Il n’y a aucune raison de penser que ces anticorps ne sont pas protecteurs.

La réponse humorale apparait donc quasi systématique. Est-ce qu’on en sait plus sur la réponse cellulaire ? 

Pr Lelièvre : La réponse antivirale fait également intervenir une réponse dite cellulaire mettant en jeu les lymphocytes T CD8+. Ceux-ci ne protègent pas à proprement parler contre l’infection mais permettent d’éliminer les cellules infectées. Certains patients ont pu guérir de l’infection sans passer par cette réponse humorale, ces cas sont très rares. La réponse immunitaire s’est alors probablement limitée à une réponse cellulaire par activation des lymphocytes T, suffisante pour éliminer le virus sans avoir de production d’anticorps, mais on ne dispose pas à l’heure actuelle de données sur cette réponse cellulaire au cours de l’infection par le SARS CoV-2.

Plus que la présence d’une réponse immunitaire, c’est davantage la durée de cette réponse qui pose question…

Pr Lelièvre : Oui et, pour l’instant, le recul n’est pas suffisant pour savoir combien de temps les anticorps neutralisants se maintiennent dans l’organisme. Dans le cas de l’infection par le SARS-CoV, responsable d’une pathologie proche ayant entraîné une épidémie de bien moindre ampleur en 2002, les anticorps persistent environ trois ans. Le maintien de la protection humorale dépend aussi de l’activation des lymphocytes B mémoire, capables de produire à nouveau les anticorps en cas de nouvelle infection. Or, les études menées sur le coronavirus SARS-CoV ont montré que ces lymphocytes n’étaient plus présents après six ans. Dans le cas des infections avec des coronavirus provoquant des rhumes bénins, la durée de la protection est encore plus courte et ne dépasse pas quelques mois.

La crainte est donc d’avoir une persistance des anticorps pendant seulement quelques mois, voire un an. Etant donné qu’il nous faut plus d’un an avant d’avoir un vaccin, il serait alors impossible d’avoir une immunité de groupe suffisante pour stopper l’épidémie. Les personnes contaminées ayant développé une immunité au début de l’épidémie pourraient être à nouveau infectées par le virus.

Les stratégies vaccinales à venir vont dépendre de ces informations. La plupart des vaccins sont conçus pour induire uniquement une réponse humorale. Il sera peut-être nécessaire d’avoir un modèle vaccinal capable de provoquer à la fois une production d’anticorps et une réponse cellulaire pour assurer une protection optimale.

Par ailleurs, si la réponse naturelle est de courte durée, il faudra certainement recourir à des vaccinations répétées au cours de la vie.

On a redouté un risque de réinfection malgré une immunisation et la présence d’anticorps. Est-ce que ce risque est avéré ?

Pr Lelièvre : Il n’y a pas de cas documentés de recontamination après avoir acquis une immunité contre ce virus. Cette hypothèse a été évoquée après plusieurs cas de patients sud-coréens guéris puis à nouveau testés positifs au SARS-CoV-2. Il s’avère qu’il ne s’agit pas de virus entier infectieux, mais de débris de virus, non infectieux, naturellement éliminés par les voies aériennes au cours du processus de récupération. En clair, il ne s’agit pas d’une réinfection, mais d’une persistance de matériel génétique viral en cours d’expulsion.

Il n’y a pas de cas documentés de recontamination après avoir acquis une immunité contre ce virus.

Des experts ont aussi évoqué un risque de développer des anticorps ayant un effet aggravant. Qu’en pensez-vous ?

Pr Lelièvre : Il y a effectivement des inquiétudes sur une éventuelle apparition d’anticorps délétères, qui contribueraient à l’aggravation de l’infection, ce qui évidemment interroge au moment où des vaccins sont en train d’être développés.

La présence de ces anticorps a été suggérée à partir des observations menées lors de l’épidémie de SARS-CoV. Des chercheurs ont montré qu’un candidat vaccin testé chez le singe provoquait des lésions au niveau pulmonaire, alors que les anticorps contribuaient initialement à contrôler l’infection, sans avoir de signes préoccupants.

Comment explique-t-on ce mécanisme délètère ?

Pr Lelièvre : Ce phénomène immunopathologique est retrouvé avec d’autres coronavirus. On pense que le mécanisme est lié à l’activation de macrophages par la portion Fc des immunoglobulines. En présence de ces anticorps, les macrophages changent d’aspect et induisent une réaction inflammatoire qui fragilise l’épithélium pulmonaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que les anticorps de lama, dépourvus de chaine légère, sont envisagés comme traitement contre cette infection (Voir notre article: Des anticorps de lama pour lutter contre le SARS-CoV-2).

De manière intéressante, les anticorps prélevés sur des patients décédés de l’infection par le SARS-CoV induisaient les mêmes effets délétères in vitro sur des macrophages humains, contrairement à ce qui a été observé avec des anticorps issus d’individus ayant guéri de l’infection. On ne sait pas si de tels anticorps délétères pourraient exister au cours de l’infection par le SARS-CoV-2. Mais, il faut rester vigilant sur ce point dans le développement de stratégies vaccinale contre le nouveau coronavirus.

Faut-il craindre également le maintien du virus dans l’organisme, qui pourrait subsister dans des réservoirs et se réactiver plus tard ?

Pr Lelièvre : Les processus de réactivation virale s’observent surtout avec des virus à ADN. Pour l’instant, il n’y a pas d’argument en faveur de l’existence de réservoirs viraux pouvant maintenir le SARS-CoV-2 sous forme latente. Il existe beaucoup d’incertitudes concernant ce virus et il faut rester prudent.

Pour l’instant, il n’y a pas d’argument en faveur de l’existence de réservoirs viraux pouvant maintenir le SARS-CoV-2 sous forme latente.

S’il s’avérait que ce virus persiste dans des réservoirs, il s’agirait de réservoirs anatomiques et non pas cellulaires, puisqu’il n’a pas la capacité d’insérer son matériel génétique dans le génome des cellules. Le testicule, qui est une zone anatomique caractérisée par une défense immunitaire plus faible, pourrait ainsi constituer un réservoir. C’est ce que l’on observe avec le virus Ebola ou le virus Zika, qui peuvent alors se transmettre par voie sexuelle. Dans le cas du SARS-CoV-2, ce n’est qu’une hypothèse. Cela n’a pas été observé avec les autres coronavirus.

On fait souvent référence aux autres coronavirus pour comprendre les mécanismes d’infection du COVID-19. Pourquoi la dynamique de l’épidémie est cette fois si différente ?

Pr Lelièvre : Dans le cas de l’épidémie du coronavirus du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS-CoV), survenue en 2012, ou de celle de 2002 provoquée par le coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère (SARS-CoV), les infections se sont arrêtées d’elles-mêmes. A la différence de l’épidémie actuelle, la contagiosité augmentait au fur et à mesure de l’aggravation des symptômes. Il était alors facile d’identifier les patients contagieux, de les isoler rapidement et de contrôler ainsi la circulation des virus.

Le problème avec ce nouveau coronavirus est que les personnes infectées peuvent contaminer avant de développer des symptômes, sans parler des nombreux cas qui transmettent le virus tout en restant asymptomatiques.

Le problème avec ce nouveau coronavirus est que les personnes infectées peuvent contaminer avant de développer des symptômes, sans parler des nombreux cas qui transmettent le virus tout en restant asymptomatiques. Il n’est pas possible de maitriser l’infection tant que les personnes contagieuses ne sont pas identifiées. D’où l’importance de dépister tous ceux, symptomatiques ou non, qui ont été en contact avec une personne testée positive.

 

Cet article a été publié initialement sur Medscape.fr