“Les drogues rapportent de l’argent à l’État” : faux !

  • Serge Cannasse
  • Actualités professionnelles
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Le coût social des drogues (alcool, tabac, drogues illicites) désigne le coût monétaire des conséquences de leur consommation et de leur trafic pendant une année. Son calcul a pour objectif de « donner une indication du poids que représente un problème social pour la collectivité », comme l’écrit le Professeur Pierre Kopp (Université Panthéon Sorbonne, Paris 1), auteur d’une étude pour l’Observatoire Français des drogues et des tendances addictives, portant sur des données de 2019. Il faut mentionner d’emblée l’une des principales conclusions de ce travail : ce coût social est très supérieur aux recettes fiscales associées.

Ce coût est composé de deux parties.

  • Le coût externe mesure le coût des ressources gaspillées du fait des drogues (perte de vies humaines, perte de qualité de vie, pertes de production, etc.). Il ne comprend ni les coûts privés, à la charge directe des individus concernés, ni les coûts intangibles (par exemple, la souffrance), à l’exception de l’estimation de la perte de qualité de vie, pour laquelle l’OMS (Organisation mondiale de la santé) propose une méthode de calcul. Il est calculé selon des méthodologies standardisées mais aboutissant à des estimations.
  • La seconde partie correspond à des sommes effectivement encaissées ou décaissées, obtenues par les sources de comptabilité publique. Elle consiste dans la différence entre d’une part, les dépenses comptabilisées dans les budgets publics pour les soins des malades, la recherche, la prévention et l’application de la loi (répression), et d’autre part, les recettes de taxation (sur l’alcool et le tabac), elles aussi comptabilisées, et les économies de dépenses liées à la consommation (par exemple, celles liées aux prestations de retraite et autres prestations sociales non versées du fait des vies perdues), non comptabilisées stricto sensu mais estimées précisément.

Ainsi calculé, le coût social s’élève à 102 milliards d’euros pour l’alcool, 156 milliards d’euros pour le tabac et 7,7 milliards d’euros pour les drogues illicites. La somme de ces trois chiffres n’a guère de sens, notamment parce que les coûts imputables à chaque drogue peuvent être croisés (par exemple, les consommateurs problématiques d’alcool sont souvent des fumeurs).

Pour chaque drogue, le coût externe représente l’essentiel du coût social : 96% pour l’alcool, 99% pour le tabac et 68% pour les drogues illicites. Cela tient d’abord aux nombres de vies perdues (respectivement 41.080, 73.189 et 1.230) et le coût attribué à chacune (115.000 euros).

Le coût pour les finances publiques, celles effectivement payées par l’État et les organismes sociaux (par exemple, celles liées aux soins), s’élève à 3,3 milliards d’euros pour l’alcool, 1,7 milliards pour le tabac et 2 milliards pour les drogues illicites. L’auteur de l’étude en conclut logiquement que « l’idée que les drogues comme le tabac et l’alcool apporteraient à l’État des bénéfices est donc infondée ».

« L’idée que les drogues comme le tabac et l’alcool apporteraient à l’État des bénéfices est donc infondée. »Pr Pierre Kopp.

Pour lui, un des résultats « marquants » de son travail est « la baisse du nombre de décès engendrés par l’alcool, le tabac et les drogues illicites (respectivement −8.000 décès, −5.777 décès, −375 décès ; soit 16%, 7%, 23% de décès en moins) » par rapport à son travail précédent (portant sur 2010). Ils donnent « des signes encourageants à une politique publique qui a permis de réduire nettement la consommation de tabac, d’améliorer la prise en charge des usagers de drogues illicites et à renforcer (plus modestement) la prise en compte des dangers de l’alcool ».

Cela étant, la réduction de mortalité « ne se traduit pas nécessairement par une très forte baisse du coût social ». Celle-ci reste en effet modeste. Par exemple, l’allongement de la durée de vie des Français implique une augmentation de l’estimation du nombre d’années de vie perdues pour chaque décès prématuré dû aux drogues, et donc une augmentation du coût qui lui est associé.

Enfin l’auteur indique que s’il a respecté les standards internationaux des études de coût social ainsi que la méthodologie de calcul recommandée par les pouvoirs publics, il n’en demeure pas moins que ses résultats découlent de ses propres choix méthodologiques. Ces derniers dépendent beaucoup de la disponibilité des données, ce qui rend d’ailleurs peu pertinent leur comparaison avec ceux obtenus dans d’autres pays.